"Même dans les familles aimantes et à l’écoute, certains sujets restent difficiles à aborder": face au harcèlement, un quart des jeunes victimes se tournent vers l’intelligence artificielle pour trouver du soutien
Quand on est victime de harcèlement, à qui demander de l’aide? À ses parents, à un professeur, à un ami… ou à une intelligence artificielle? Pour un nombre croissant de jeunes, la réponse se trouve aussi derrière une fenêtre de conversation avec un chatbot.
Ce jeudi 29 octobre, l'association e-Enfance, en partenariat avec la Caisse d'Epargne, a dévoilé les résultats de la 6e édition de son baromètre sur le harcèlement et le cyberharcèlement des jeunes. Et les résultats sont sans appels: plus d'un tiers des 6-18 ans interrogés ont subi au moins une situation de harcèlement ou de cyberharcèlement. Une situation qui passe par des moqueries, des humiliations mais aussi des exclusions.
"Dans deux cas sur trois, le harcèlement est une situation hybride: il se produit à la fois dans le monde physique, notamment à l’école, et dans le monde virtuel. Harcèlement et cyberharcèlement se superposent", note Dominique Levy, co-fondatrice du cabinet George(s), qui a réalisé l'étude.
Derrière les échanges en ligne, les conséquences, elles, ne s’arrêtent pas à l’écran. Près de la moitié des victimes ont perdu confiance en elles au moment des faits. Les répercussions se font également sentir sur l'investissement scolaire ou encore sur le repli sur soi. Pire, près de six victimes sur dix disent encore ressentir les effets du harcèlement longtemps après les faits. Et 10% déclarent avoir eu des pensées suicidaires.
Mais face à une situation de harcèlement ou de cyberharcèlement, tous les enfants ne se tournent pas spontanément vers un adulte. Un quart des jeunes victimes interrogés disent avoir sollicité une intelligence artificielle pour obtenir de l’aide ou des conseils.
L'IA, un brouillon de discussion avec les parents
Les enfants interrogés expliquent utiliser l’IA pour trouver des pistes, préparer une réponse ou encore chercher du soutien. Et l'IA semble être efficace puisque 83% d'entre eux estiment que l'outil a permis de réduire, voire de résoudre, leur problème.

Pour Samuel Comblez, directeur général adjoint de l’association e-Enfance et psychologue, cet usage n’est pas nécessairement négatif. Le chatbot peut servir de premier interlocuteur à des jeunes qui n’osent pas parler de ce qu’ils vivent.
Car parler d’une situation de harcèlement n’a rien d’évident. Certains enfants se taisent par honte, par culpabilité ou par peur des conséquences. La perspective de se voir confisquer leur téléphone, notamment, peut les dissuader de raconter ce qu’ils vivent.
"Même dans les familles aimantes et à l’écoute, certains sujets restent difficiles à aborder. L’IA peut alors permettre à un enfant de mettre des mots sur son mal-être ou son harcèlement. C’est une sorte de brouillon pour amorcer ensuite la discussion avec ses parents", résume-t-il.
Mais cette première étape peut aussi devenir une impasse si l’enfant préfère se confier à une machine plutôt qu’à son entourage. Les résultats du baromètre montrent d’ailleurs que les victimes qui se tournent vers une IA semblent moins enclines à parler à leurs parents.
Une technologie à surveiller
"Ça peut apporter un soulagement et du réconfort à un enfant, mais l’IA ne suffit pas à le protéger. Il est essentiel de lui expliquer que derrière une IA, il n’y a pas une vraie personne", rappelle le psychologue.
Au risque de développer une relation parasociale avec la machine. Certains jeunes finissent ainsi par brouiller la frontière entre l’outil et une véritable personne. 11% des collégiens et lycéens interrogés considèrent l’IA comme une personne réelle.
L’IA ne sert pas seulement à discuter ou à chercher du réconfort. Elle permet aussi de fabriquer des images truquées qui peuvent ensuite être utilisées contre des mineurs. Véronique Béchu, directrice de l’Observatoire d'e-Enfance, alerte sur la circulation croissante de deepfakes et de deep nudes, des montages à caractère sexuel générés par IA.
"On voit arriver des deepfakes ou des deep nudes dans les groupes WhatsApp de classe, qui sont à l’origine de cyberharcèlement", explique-t-elle. Ces images peuvent aussi servir de point de départ à un chantage sexuel, lorsque des individus menacent les enfants pour obtenir d’autres contenus ou de l’argent.
Face à ces risques, les outils d’IA doivent aussi pouvoir orienter les jeunes vers une aide humaine lorsqu’ils ne sont pas en mesure de répondre à la situation. Selon Samuel Comblez, 4 à 5% des jeunes qui contactent le 3018, le numéro national dédié aux victimes de violences numériques et de harcèlement, y sont aujourd’hui orientés par une IA. Une proportion qui augmente de mois en mois.
Jeux vidéo et messageries
L’IA n’est qu’un des outils auxquels les enfants ont désormais accès. Dès l’école primaire, 66% utilisent déjà au moins un réseau social ou une messagerie. "Souvent, on va donner un téléphone ou une tablette à un enfant sans le mode d'emploi qui l'accompagne, avec l'impression que, à partir du moment où il est équipé, le jeune est forcément immédiatement automatiquement capable de s'en servir. Mais c'est loin d'être le cas", souligne Samuel Comblez.

Le problème, c'est que près des trois quarts des parents disent ne pas savoir précisément ce que leurs enfants font sur les réseaux sociaux. Or, si l'école reste le premier lieu où se produit le harcèlement pour 79% des victimes, il peut également se prolonger sur les espaces numériques.
Outre les réseaux sociaux, les jeux vidéo en ligne, les groupes WhatsApp de classe ou les messageries privées peuvent eux aussi devenir des lieux d’humiliation et d’exclusion. 56% des enfants présents dans des groupes de discussion sur des messageries ont vu ou vécu des situations qui s'apparentent au harcèlement. "Il n'y a aucun adulte pour modérer ce qu'il se passe sur les groupes de classe", note Véronique Béchu. Un chiffre qui monte à 40% chez les joueurs en ligne.
L'association e-Enfance s'inquiète notamment du succès de la plateforme Roblox chez les jeunes.
"Roblox est un réseau social qui ne dit pas son nom. On s’y rencontre, on s’y fait des amis, on discute et donc on s’y fait harceler. Les fonctionnalités actuelles de la plateforme ne permettent pas aux enfants d’y être en toute sécurité", insiste Véronique Béchu.
"Le numérique ne doit pas être un sujet tabou"
"Le contrôle parental récemment mis en place n’est qu’un pansement sur une jambe de bois. Même lorsque le chat est désactivé, des échanges restent possibles à l’intérieur des jeux", ajoute-t-elle. L’association e-Enfance a notamment recueilli le témoignage d’une fille de 11 ans, victime de propos haineux et racistes diffusés sur des panneaux visibles par tous les joueurs pour y afficher des messages sans contrôle.
Pour Samuel Comblez, la réponse ne consiste pas à bannir systématiquement ces outils. Seuls 4 enfants sur 10 jugent une interdiction des réseaux sociaux essentielle ou utile pour lutter contre le cyberharcèlement. Le psychologue conseille plutôt aux parents d'apprendre aux enfants à utiliser les plateformes et à maintenir le dialogue.
"Il faut rester avec l'enfant dans les premiers moments d'usage et vérifier les paramètres de sécurité...", conseille le psychologue. "Le numérique ne doit pas être un sujet tabou dans les discussions."
Il recommande également aux parents de s’intéresser concrètement aux usages de leurs enfants avec l'IA, en leur demandant "ce qu’ils aiment faire avec une IA, comment ils évaluent la fiabilité de ses réponses ou pourquoi ils choisissent parfois de lui parler plutôt qu’à une personne".
L’enjeu n’est donc pas seulement d’apprendre aux enfants à se servir de l’IA, mais aussi, et surtout, de leur donner envie de continuer à se confier aux humains.