Instagram renonce discrètement au chiffrement de bout en bout pour ses messages privés, officiellement peu utilisé, mais fragilisé par la pression des régulateurs
Enième coup dur pour le respect de la vie privée en ligne. Comme le rapporte The Verge, Meta (Facebook, Instagram, Whatsapp) a discrètement acté la disparition du chiffrement de bout en bout (E2EE) dans les messages privés d’Instagram. Introduite en décembre 2023, la fonctionnalité sera définitivement abandonnée le 8 mai 2026, précise une mise à jour dans sa page d'aide.
Sur le papier, le chiffrement de bout en bout garantit que seuls l’expéditeur et le destinataire d’un message peuvent en lire le contenu. De quoi protéger les internautes contre les cybercriminels, les entreprises et même certaines tentatives de surveillance étatique. Une promesse forte, devenue la norme sur certaines applications du groupe, comme WhatsApp.
Une fonctionnalité peu utilisée
Sur Instagram, pourtant, cette protection n’a jamais réellement trouvé son public. Elle devait être activée manuellement, conversation par conversation. Surtout, l'option était relativement bien cachée dans les paramètres. Résultat, la grande majorité des échanges sur la plateforme est, techniquement, restée accessible aux serveurs de Meta... ou aux autorités.
Le groupe de Mark Zuckerberg s’appuie d’ailleurs sur cet usage limité pour justifier sa suppression. Dans une déclaration au média américain, la porte-parole de Meta, Dina El-Kassaby Luce, explique à The Verge que la plateforme abandonne cette fonctionnalité car "très peu de personnes" utilisaient le chiffrement de bout en bout dans leurs messages privés. Un argument qui, sans être faux, apparaît toutefois insuffisant pour expliquer à lui seul ce revirement.
La suppression de la fonctionnalité ne bouleversera donc pas l’expérience de la plupart des utilisateurs. Mais elle envoie un signal clair. Car sans chiffrement, les messages, bien que sécurisés lors de leur transmission, peuvent être déchiffrés côté serveur. L’entreprise retrouve ainsi la possibilité d’analyser des conversations et de les transmettre aux autorités en cas de réquisition judiciaire.
Le poids croissant des régulateurs
C’est justement là que tout se joue. Depuis plusieurs années, les grandes plateformes sont confrontées à une pression croissante des autorités. La majorité des grandes plateformes sont sommées de mieux détecter et signaler les contenus illicites, en particulier ceux liés à l’exploitation sexuelle des mineurs.
Au Royaume-Uni, l’Online Safety Act impose de nouvelles obligations en matière de modération, et notamment une meilleure détection et un meilleur signalement de certains contenus illicites, comme les abus sexuels sur mineurs. Dans l’Union européenne, le projet "Chat Control" poursuit des objectifs similaires. Aux États-Unis, plusieurs procédures judiciaires ont également pointé les limites du chiffrement dans la lutte contre certains crimes. Or, un chiffrement de bout en bout généralisé est, par nature, incompatible avec ces exigences. Si personne ne peut accéder aux messages, il devient impossible de les analyser automatiquement.
Meta se retrouve ainsi face à une équation délicate: préserver la confidentialité des échanges ou répondre aux injonctions des régulateurs. Le retrait du chiffrement sur Instagram apparaît, dans ce contexte, comme une forme de compromis... ou de renoncement. Le paradoxe est d’autant plus frappant que Meta continue, en parallèle, de promouvoir le chiffrement sur WhatsApp, où il reste activé par défaut. Une manière de segmenter ses usages.
Même combat sur Tiktok
Pour les utilisateurs les plus soucieux de leur vie privée, le groupe ne manque d’ailleurs pas de proposer une solution de repli... migrer leurs échanges vers WhatsApp. "Ceux qui souhaitent continuer à utiliser le chiffrement de bout en bout pour leurs messages peuvent facilement le faire sur WhatsApp", précise tout simplement Dina El-Kassaby Luce.
Pour ça, des instructions apparaîtront prochainement dans les fils de conversation concernés pour guider pas à pas les internautes, selon Numerama. Il est également possible d'aller dans les paramètres d’Instagram, de se rendre sur "Espace Comptes", puis "Vos informations et autorisations", "Exporter vos informations", et enfin "Créer une exportation". La démarche prend quelques minutes et génère une archive complète au format JSON ou HTML.
La disparition du chiffrement sur Instagram ne provoquera sans doute pas de mobilisation massive. Trop peu utilisé, l’outil n’avait jamais acquis de véritable statut sur Instagram. Mais elle marque une étape supplémentaire dans la redéfinition progressive des frontières de la vie privée en ligne.
Le réseau social est d'ailleurs loin d'être une exception. Début mars, Tiktok a annoncé qu’il ne déploierait pas le chiffrement de bout en bout pour ses messages directs. La plateforme assure vouloir protéger les mineurs en laissant les forces de l’ordre libre de lire les messages lorsqu’elles en ont besoin. Parce que après tout, qu'est-ce que c'est que le droit à la vie privéee?