Sécurité ou vie privée? A rebours du marché et de manière contre-intuitive, Tiktok refuse de chiffrer de bout en bout ses messages privés pour "protéger" ses jeunes utilisateurs
Tiktok prend le contrepied de ses concurrents. Comme le rapporte la BBC, le réseau social de vidéos courtes a annoncé qu’il ne déploierait pas le chiffrement de bout en bout (E2EE) pour ses messages directs. Le motif invoqué est un peu contre-intuitif. Cette fonctionnalité, pourtant adoptée par presque tous ses concurrents, mettrait ses utilisateurs en danger.
Le principe de l’E2EE est simple. Seuls l’expéditeur et le destinataire d’un message peuvent en lire le contenu. Signal, WhatsApp, iMessage, et bientôt Instagram et X, en ont fait le socle de leur sécurité. Elle est considérée par les experts en cybersécurité comme la forme la plus sûre de communication grand public, protégeant les utilisateurs contre les cybercriminels, les entreprises et même certaines tentatives de surveillance étatique. Mais tout le monde ne partage pas le même enthousiasme.
Faciliter le travail des forces de l’ordre
En effet, le chiffrement de bout en bout est régulièrement critiqué par les gouvernements et certaines ONG. Plusieurs organismes craignent que l’outil facilite la circulation de contenus illégaux sans que les plateformes ou les autorités puissent enquêter sur le contenu échangé. Un argument justement repris à son avantage par Titkok.
La plateforme a déclaré à la BBC que le chiffrement de bout en bout empêchait les forces de l’ordre de lire les messages directs lorsqu’elles en ont besoin. Pire, selon Tiktok, l’E2EE mettrait même en danger les internautes, et notamment les plus jeunes.
Tiktok a confirmé sa position lors d'un briefing de sécurité dans son bureau de Londres, la décrivant comme un choix délibéré pour se différencier de ses concurrents. Au revoir, donc, le chiffrement de bout en bout et la protection face aux pirates ou à Tiktok...
Tous les messages restent toutefois chiffrés "à la manière de Gmail", assure l’entreprise. Seuls quelques employés autorisés peuvent y accéder dans des cas très limités.
Pour l’analyste Matt Navarra, spécialiste des réseaux sociaux, Tiktok "nage à contre-courant". "Les risques de grooming (une technique des pédocriminels pour piéger les enfants en ligne, NDLR) et de harcèlement sont réels dans les DM. Si bien que Tiktok peut maintenant faire valoir de manière crédible qu'il donne la priorité à la 'sécurité proactive' plutôt qu'à 'l'absolutisme de la vie privée', ce qui est un argument assez convaincant", observe-t-il auprès du média britannique.
Le NSPCC, une association caritative pour la protection de l'enfance, et l’Internet Watch Foundation ont salué cette prudence. "Nous savons à quel point les plateformes chiffrées de bout en bout peuvent être risquées pour les enfants car elles empêchent la détection des abus sexuels et de l'exploitation des enfants", note Rani Govender, responsable associé de la politique pour la sécurité en ligne des enfants au NSPCC.
Une décision à double tranchant
Une décision à double tranchant. En effet, ce choix met "Tiktok en décalage avec les attentes mondiales en matière de confidentialité", souligne l'expert. D'autant plus que le réseau social appartient à ByteDance, une entreprise chinoise.
L'Union européenne et plusieurs pays s'inquiètent de ces liens et surveillent de près les activités de la plateforme, notamment en raison des lois sur le renseignement, le contre-espionnage et l’antiterrorisme en vigueur en Chine. En effet, Pékin oblige les entreprises à partager les données personnelles dont elles disposent sur demande du gouvernement. Les Etats-Unis sont allés jusqu’à menacer d’interdiction Tiktok si ByteDance ne cédait pas sa plateforme à un propriétaire non chinois. La vente a finalement été conclue en janvier 2026, donnant naissance à une nouvelle coentreprise, Tiktok USDS.
En refusant l’E2EE, Tiktok se positionne donc sur un terrain instable. D’un côté, elle se présente comme la garante de la sécurité de ses jeunes utilisateurs. Une façon habile d’éviter de froisser ou d’inquiéter les responsables politiques et les régulateurs, en leur montrant sa bonne volonté. De l'autre, elle court le risque de refroidir plus d‘un internaute soucieux de sa vie privée et surtout, de laisser la porte ouverte aux cybercriminels et aux attaques étrangères.