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"Avec le gendre de Trump, c'est fini pour nous": au sein des studios d'Electronic Arts, l'inquiétude grandit depuis son rachat annoncé par l'Arabie saoudite et Jared Kushner

BFM Business Sylvain Trinel
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Quelques jours après l'annonce du rachat d'Electronic Arts pour 55 milliards de dollars, l'inquiétude s'est manifestée en interne. Pas une vague de fond, mais une préoccupation réelle et profonde dans beaucoup de studios. Une préoccupation qui a pris de l'ampleur et s'est étendue hors des murs de l'éditeur...

Un croisement, vers le meilleur... ou le pire? En avril 2026, si la procédure initiée en septembre dernier suit son cours, un des plus gros éditeurs de jeux vidéo au monde changera de main. Plus précisément, Electronics Arts (EA) sera désindexé du Nasdaq et deviendra la propriété d’un consortium qui réunit le fonds porté par l'Arabie saoudite (le fonds souverain saoudien, le PIF), le fonds privé Silver Lake, et la société d’investissements Affinity Partners, fondée par Jared Kushner, gendre de Donald Trump.

À en croire la presse américaine, les bons contacts du gendre du président américain lui ont permis d’apporter une offre financière satisfaisante à un éditeur puissant (8e au classement des éditeurs de jeux vidéo cotés), mais qui peine à se diversifier et à retrouver le succès avec certaines de ses licences installées.

Le besoin d’une relance

Ainsi, en début d’année, EA a dû abaisser ses perspectives pour l’exercice clos en 2025, expliquant cette décision par un raté de son dernier Dragon Age et un ralentissement des ventes de ses jeux de football. Face à de mauvaises performances relatives, le véritable succès de Battlefield 6 peut rassurer, selon le cabinet d'analyse Ampere, plus de 1,7 million d'exemplaires auraient été précommandés. Pour autant, cette réussite n’empêche pas de se poser des questions sur le devenir d’Electronic Arts.

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En début d’année, Bank of America expliquait qu'"environ 70% du bénéfice par action (d'EA, NDLR) (provenait) probablement d'une franchise mature dans un secteur mature (FIFA/EA Sports FC)”. Avant de continuer ainsi: “nous pensons qu'EA doit (...) démontrer sa capacité à lancer une nouvelle méga-franchise”.

Or, les triple AAA, ces jeux colossaux à développer, et qui sont synonymes (en général et avec un peu de chance) de grosses rentrées financières, requièrent l’injection de fonds en grande quantité. Avec une valorisation boursière en dents de scie mais relativement stagnante, redevenir une société privée semble une solution sensée.

Concrètement, selon le plan annoncé, les actionnaires actuels de l'éditeur recevront 210 dollars par action en numéraire (+25% par rapport au cours avant la clôture) afin de les convaincre de céder leurs parts. L’opération, préparée de longue date par Jared Kushner, valorise EA à 55 milliards de dollars.

"Une grosse inquiétude"

Voilà pour le gros de l'affaire financière. Quelques jours après l'annonce du rachat au long cours d'Electronic Arts, l'inquiétude s'est manifestée en interne. Pas une vague de fond, mais une préoccupation réelle et profonde, dans beaucoup de studios. Au point que Tech&Co a commencé à entendre les craintes de certains de ses contacts remonter en chapelet: quel avenir pour Bioware (Mass Effect, Dragon Age), Maxis (Les Sims) et les autres studios du géant américain du jeu vidéo?

"On a vu passer les premières rumeurs, ce qui n'a pas manqué d'agacer en interne, car on a évidemment été prévenu au dernier moment," révèle Arthur*, salarié chez Bioware, interrogé par Tech&Co.
"Lorsque ça a été officialisé, on a tout de suite été pris d'une grosse inquiétude."

Ces craintes sont en partie liées aux résultats très décevants de Dragon Age: The Veilguard. Au dernier décompte (en janvier 2025), on comptait 1,5 million de joueurs, alors qu'EA en espérait au moins 3 millions. Selon nos informations, qu'Electronic Arts n'a pas souhaité commenter, ce chiffre n'aurait que peu augmenté au fil des mois, malgré des promotions agressives et la disponibilité dans le Game Pass.

"On craint aussi beaucoup les licenciements," explique-t-elle, "Bioware a déjà été durement touché ces derniers mois."

Dragon Age: The Veilguard
Dragon Age: The Veilguard © Electronic Arts

La peur d'un plan de licenciement massif

Mastodonte du jeu vidéo avec une vingtaine de studios, Electronic Arts pourrait en effet choisir de dégraisser dans les prochains mois sous la pression de ses propriétaires en devenir. Une crainte récurrente chez les salariés avec lesquels nous avons pu nous entretenir.

"Les actionnaires, qui mettent 55 milliards de dollars sur la table, vont vouloir des résultats rapides. D'autant qu'on a bien compris que ce sont les licences sportives qui intéressent le plus. Il y a clairement des doutes sur notre avenir en tant que studio," réagit Arthur*.

Une crainte de voir des talents être mis à la porte qui fait même dire à notre interlocuteur qu’au sein du célèbre studio: "certains commencent à sérieusement chercher ailleurs, d'autres plaident pour que Bioware reprenne son indépendance."

Rien n’est évidemment évoqué officiellement, mais l’idée même d’une reprise de liberté pour le studio derrière des titres majeurs, comme Mass Effect ou Dragon Age, est en soi une vraie révolution potentielle.

Il est indéniable que ces tensions internes viennent aussi de la crainte naturelle, mais infondée pour l’heure, de voir de futurs échecs ou des scores commerciaux moyens être sévèrement réprimés par des actionnaires vus comme des "rapaces".

Si ces inquiétudes sont parfaitement compréhensibles, il est cependant important de rappeler que jusqu’à présent le fonds souverain saoudien n'a pas encore fait montre d'ingérences particulières.

Honor of Kings, de Tencent
Honor of Kings, de Tencent © Tencent

À l'instar du chinois Tencent, qui s'est offert plusieurs participations et studios (comme Riot), le PIF a de son côté surtout investi dans l'esport, en rachetant le géant japonais SNK, sans conséquence particulière à ce stade. Il a aussi investi dans un autre géant japonais, Nintendo, dont il possède environ 7,5%. Des participations minoritaires qui n’ont jamais été suivies de pressions particulières connues. Même si le cas d’Electronic Arts sera très différent car il sera la propriété pleine et entière de ce consortium.

Une incertitude prégnante

La période d’entre-deux, qui va s’étendre jusqu’au printemps 2026, risque d’être longue et difficile en interne. De grands projets attendent d’être véritablement lancés. Ainsi, le nouveau Mass Effect doit aussi passer l'étape de la pré-production et la validation par les grandes pontes d'Electronic Arts: "Demain, tout pourrait s'arrêter. C'est ce que je me suis dit: 'Avec le gendre de Trump, c'est fini pour nous', et on est encore loin d'une sortie pour Mass Effect 5."

Dans le dernier message de développement, paru le 7 novembre 2025, Bioware a expliqué que le développement se poursuivait pour "raconter de nouvelles histoires dans cet univers." L’inquiétude est réelle, mais seul le futur nous dira si elle est fondée.

Un besoin de communication et de confiance

Les acheteurs et la direction d’Electronic Arts, qui n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations, a néanmoins bien compris cet enjeu de communication, ce besoin de sérénité, et cette nécessité pour elle d’être écoutée et crue.

Dans un document mis à disposition de ses salariés, Electronic Arts a ainsi annoncé que ces changements à venir n'aurait aucune incidence sur "le contrôle créatif" de ses franchises et que l’éditeur pourrait maintenir “son historique de liberté créative, qui privilégie le joueur”. "Le consortium croit à notre vision, en notre leadership et en nos équipes. Il investit dans EA, car ils pensent que nous avons une position unique de pouvoir devenir les leaders du divertissement de demain", peut-on y lire.

La saga Mass Effect
La saga Mass Effect © Electronic Arts

D’ailleurs, dès l’annonce de la proposition de rachat, le patron d'Electronic Arts, Andrew Wilson, a annoncé qu'il conserverait sa place. Un annonce qui devrait être un gage de stabilité, mais le dirigeant de l’éditeur reste contesté en interne et les mots qu'il avait adressés aux salariés n'ont pas su totalement convaincre ou rassurer.

"C'est un financier, il ne connaît pas vraiment le jeu vidéo, il est là pour aligner les dollars. Même s'il a tenu bon devant ceux lui déconseillant de continuer à faire des jeux solos, je ne pense pas qu'il pourra soutenir que l'inclusivité est importante dans le secteur," ajoute Ingrid*.

La crainte d’une guerre culturelle

Et c’est là un point capital, une pierre d’achoppement potentielle, pas seulement liée au PIF, mais également à son partenaire, Jared Kushner.

"Le gendre de Donald Trump n'arrive pas par hasard”, croit savoir Julien*, développeur chez EA Orlando, au travail sur Madden NFL.

“On a bien conscience que le jeu vidéo est l'un des lieux qui n'a pas encore été torturé par la politique d'extrême droite du président américain. S'emparer de l'un des plus gros éditeurs au monde, c'est une prise de guerre notable dans la bataille des idées actuellement en cours chez nous," s’inquiète-t-il.

Loin de la Floride trumpiste, au Canada, Bioware travaille en ce moment même sur le prochain épisode de Mass Effect. La saga de jeux vidéo de science-fiction est connue pour être particulièrement inclusive.

"Les personnages LGBTQIA+ que l'on a pu créer, je ne suis pas certaine que l'on aura le droit de les conserver avec les nouveaux actionnaires," s'inquiète Jane*, une développeuse, qui a connu le développement de Dragon Age: The Veilguard.

Bioware avait été vivement critiqué pour la présence d'un personnage transgenre au sein du dernier opus de la franchise Dragon Age.

Les Sims 4
Les Sims 4 © Electronic Arts

Chez Maxis aussi, la crainte d'un changement de direction éditoriale est palpable: "On a fait retirer un mod 'antiwoke' il y a quelque temps, mais est-ce que ce sera toujours possible lorsque le rachat sera effectif?," s’interroge Ingrid*, qui travaille sur la franchise Les Sims depuis six ans.

Avec son message inclusif et écologique, Les Sims est depuis bien longtemps plus qu’une simulation guillerette, c’est d’une certaine manière, un miroir de notre société.

"L'Arabie saoudite n'est pas le pays le plus accueillant pour les personnes queer, ni pour les femmes d'ailleurs, on va se retrouver à peut-être devoir censurer du contenu à la demande de l'actionnaire, et c'est encore pire avec Trump, persuadé que le changement climatique n'existe pas," estime Chris*, chez Maxis depuis Les Sims 3.

Une pétition du syndicat Communications Workers of America a d'ailleurs été lancée par un collectif de développeurs et qui se destine à être transmise à la FTC. L'objectif est de réclamer que le régulateur du secteur scrute de près cette future opération. Son titre est tout un programme: "Rendez EA meilleur pour les travailleurs et les joueurs - pas les milliardaires".

Des préoccupations au-delà des murs d'EA

À ceux qui pensent que les salariés d’Electronic Arts crient avant d’avoir mal, on pourra rétorquer qu’ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter d’une forme de guerre culturelle. Le milieu politique américain s’en est ému également.

La présence de Jared Kushner dans l'opération a ainsi interpellé deux sénateurs, Elizabeth Warren et Richard Blumenthal, tous les deux Démocrates. Ils ont adressé une lettre au secrétaire du Trésor américain afin d'exprimer leur "profonde préoccupation" face à ce qui pourrait facilement devenir une "ingérence étrangère". Le "risque" sur la partie créative est également pointé du doigt.

Elizabeth Warren se distingue par son discours anti GAFA.
Elizabeth Warren se distingue par son discours anti GAFA. © COREY SIPKIN / AFP

Entre risques de licenciements massifs et crainte de voir leur travail devenir un objet de soft power sous contrôle, les salariés d’Electronic Arts sont sur la brèche, et au coeur d’un marché malmené ces derniers temps.

"Le secteur du jeu vidéo va très mal, encore plus aux Etats-Unis, mais s'ils déconstruisent nos efforts, je partirai sans regret," lâche Jane*. Un sentiment qui semble partagé par tous les salariés que nous avons pu interroger.

Mais, en définitive, l’enjeu n’est pas circonscrit à quelques studios, à quelques développeurs. Le jeu vidéo est un objet culturel essentiel, un média de masse, au même titre que les films. Il permet d’accompagner des progrès et changements sociétaux, mais aussi des retours en arrière. Outil d'émancipation, il peut devenir outil de propagande... Alors, si le navire devait entrer dans la tempête, si jamais la situation venait à se tendre davantage, "on espère que les joueurs seront là", lâche Julien*, qui, en attendant, veut y croire.

*Les prénoms des personnes interviewées ont été modifiés à leur demande.