"Pour seulement 12 centimes, on peut localiser des soldats américains": comment des données de géolocalisation vendues en ligne exposent l'armée dans l’indifférence du Pentagone
Des données de géolocalisation vendues en ligne exposent l'armée américaine et inquiètent le Pentagone - BFM Tech
C’est presque devenu une habitude pour les forces armées du monde entier. En France, au Royaume-Uni ou encore en Russie, il n’est pas rare de voir des soldats localisés grâce aux données issues d’applications de course à pied, comme Strava, ou directement via les réseaux sociaux. Les États-Unis n’y échappent pas non plus.
Depuis près de dix ans, le Pentagone a été averti, par ses propres contractuels, analystes et services de renseignement, que n’importe qui disposant d’une carte de crédit... pouvait se procurer des cartes révélant où les troupes américaines dorment, travaillent et stockent, par exemple, des armes nucléaires.
Les soldats des forces américaines utilisent, comme tout un chacun, les réseaux sociaux, les messageries, les achats en ligne, et laissent ainsi une empreinte numérique plus ou moins importante. Cette empreinte, constituée de données personnelles, peut aujourd’hui être tout simplement achetée sous forme de lots auprès de courtiers en données. Mais dans un contexte de guerre, cette réalité prend une dimension... nettement plus inquiétante.
Une lettre bipartisane de parlementaires américains, récemment divulguée, montre que les avertissements sont restés largement sans effet: le commandement central américain y confirme avoir reçu "de multiples rapports de menaces concernant l’exploitation par l’adversaire de données de géolocalisation commerciales pour cibler ou surveiller le personnel américain sur le théâtre d’opérations". Ce n'est cependant pas un phènomène nouveau.
Des alertes régulières
Les législateurs américains sont régulièrement alertés par le Pentagone, les services de renseignement et leurs propres experts sur les risques liés au commerce des données de géolocalisation. Malgré ces avertissements répétés, aucune législation globale sur la protection de la vie privée n’a été adoptée à Washington, à l’exception de mesures partielles, comme l’interdiction de revendre certaines données liées à la défense... sans couvrir l’ensemble du secteur.
Dès 2016, des démonstrations internes avaient pourtant montré la gravité du problème: des données commerciales permettaient de suivre les déplacements de militaires américains depuis des bases sensibles comme Fort Bragg ou MacDill jusqu’à des zones d’opérations secrètes au Moyen-Orient. Paradoxalement, certains services américains ont eux-mêmes acheté ce type de données.

En 2021, la Defense Intelligence Agency a reconnu utiliser des données de géolocalisation commerciales sans mandat, tandis qu’en 2023, des chercheurs ont pu acheter "pour seulements 12 centimes" des informations extrêmement sensibles sur des militaires et leurs familles via des courtiers en données, illustrant l’ampleur d’un marché largement accessible et peu régulé.
Une enquête du magazine Wired avait déjà mis en lumière l’ampleur de cette exposition. Fin 2024, en collaboration avec des médias allemands, des journalistes ont obtenu un échantillon gratuit de données de localisation auprès d’un courtier floridien, contenant "3,6 milliards de coordonnées liées à environ 11 millions de téléphones en Allemagne" sur deux mois.
"Le département de la défense est au courant de cette grave menace depuis plus d'une décennie, mais n'a pas adopté les mesures de cyberdéfense de bon sens recommandées par les agences fédérales. Il a désormais confirmé devant le Congrès que des adversaires étrangers exploitent des données de géolocalisation disponibles dans le commerce pour cibler le personnel militaire américain dans les zones de guerre", détaille une lettre déclassifié de parlementaires au Pentagone.
Ces données permettaient de reconstituer les déplacements quotidiens de personnels militaires et de renseignement américains, notamment à travers plusieurs bases sensibles en Europe et aux États-Unis, ainsi que des lieux de vie comme des écoles fréquentées par leurs familles. Plus récemment encore, des rapports internes de l’armée américaine ont confirmé l’ampleur du problème.
Peu de réactions face à ces vulnérabilités?
Un document de l’Institut de cyberdéfense de West Point, publié en mai 2025, révélait qu’une part importante des sites les plus visités sur les réseaux non classifiés de l’armée était constituée de traqueurs commerciaux, et recommandait des mesures simples mais peu mises en œuvre, comme la limitation de certains outils de navigation. Ces constats ont été repris quelques mois plus tard par des parlementaires américains des deux partis, qui ont appelé le Pentagone à agir face à ces vulnérabilités persistantes.

Face à la pression, le Centcom n’a mis en place que très récemment la possibilité de désactiver la géolocalisation sur les smartphones gouvernementaux, près de dix ans après les premières alertes. Dans le même temps, l’armée encourage désormais l’usage de téléphones personnels pour certaines missions, des appareils qui continuent de diffuser des données sensibles vers des courtiers privés.
Si l’institution affirme encadrer strictement ses propres accès, ces intermédiaires, eux, échappent à toute régulation, laissant persister une faille majeure. La question des données numériques laissées par les soldats, devrait donc encore alimenter les débats au sein des institutions américaines... pour un certain temps.

