Agressions sexuelles, humiliations… Les lunettes connectées, le nouveau casse-tête des autorités
Des lunettes Ray-Ban Meta - Photo par CHRISTOPH SCHMIDT / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP
Les femmes doivent-elles désormais se méfier face à un homme portant des lunettes? Au soir de la Fête de la musique et les bougies de ses 18 ans encore fumantes, Julie* décide d'aller profiter des rues parisiennes pleines de monde et de musiciens. La soirée se passe normalement, jusqu'au moment où un homme arborant une paire de lunettes, à première vue classique, l'aborde. Très vite, il lui pose des questions à connotations sexuelles.
Julie est terriblement gênée, mais l'homme continue ses réflexions scabreuses et la suit jusque devant chez elle. Prise de panique, elle finit par s'en prendre à lui verbalement et se débarrasse de cet encombrant fêtard. Le temps passe et Julie essaye d'oublier ce pénible moment. Malheureusement pour elle, l'histoire ne s'arrête pas là.
Alors qu'elle navigue sur les réseaux sociaux, elle a la désagréable surprise de tomber sur une vidéo d'elle en train de s'énerver contre son harceleur lors de la Fête de la musique. Dans les branches de ces lunettes, de petites caméras étaient dissimulées et ont capté l'ensemble de leur interaction en toute discrétion. En dessous de la vidéo, des centaines de messages malveillants. Son adresse finira même par être révélée.
"Une tendance montante sur les réseaux"
Des mésaventures comme celle-ci, racontée à BFM par Inès Legendre, chargée de plaidoyer pour e-Enfance, l'association qui lutte contre le harcèlement et les violences numériques que subissent les jeunes, se multiplient désormais en France.
Durant cette année 2026, les plaintes concernant les lunettes connectées s'accumulent. Sollicité par BFM, le parquet de Paris parle d'une "tendance montante sur les réseaux sociaux consistant à filmer des femmes dans la rue avec des lunettes connectées sans leur consentement et publier les vidéos en ligne".
Des enquêtes pour des chefs de "diffusion, par service de communication au public en ligne, d'un montage ou contenu généré par traitement algorithmique non apparent représentant l'image ou les paroles d'une personne sans son consentement" ont été ouvertes. Un délit puni de deux ans d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende. Dans certains cas, lorsque les faits s’accompagnent de gestes sexuels non consentis, des investigations pour "agression sexuelle" ont elles aussi débuté.
De son côté, l'association e-Enfance indique avoir reçu une vingtaine de signalements mettant en cause les lunettes connectées.
"Déjà dès 2025, on avait reçu les premiers signalements sur ces outils connectés et on a vu une recrudescence de ces signalements tout au long de l'année 2026, si bien qu'on a décidé là d'alerter et d'être un petit peu lanceur d'alerte", assure auprès de BFM, Inès Legendre.
"Très souvent le même scénario"
Les cibles privilégiées des utilisateurs malveillants des lunettes connectées sont des jeunes femmes, parfois mineures, qui voient des vidéos d'elles diffusées sur les réseaux sociaux. Une fois face à ces contenus, elles comprennent qu'elles ont été filmées à leur insu.
"Très souvent des hommes vont les alpaguer dans la rue, vont leur poser des questions, vont les mettre très mal à l'aise et elles vont se retrouver assez déstabilisées", explique la chargée de plaidoyer d'e-Enfance.
Une fois les images captées et mises sur des plateformes comme Tiktok, les victimes subissent alors une vague de cyberharcèlement, de haine, et "parfois des menaces de mort", souligne Inès Legendre avant d'ajouter:
"Les personnes qui vont diffuser ces vidéos, elles en font leur fonds de commerce. C'est vraiment des stratégies d'humiliation de jeunes femmes et de jeunes filles. Il y a un fond de sexisme et de masculinisme".
"Imposer des garde-fous"
Fer de lance des "objets intelligents" et devenues l'une des priorités de grands groupes de la tech comme Meta, les lunettes connectées jouissent d'une popularité grandissante et s'immiscent petit à petit dans le quotidien de millions de personnes. Ces montures abordent un aspect des plus classiques, mais elles sont en réalité remplies de capteurs, de micros et de caméras, permettant à leurs utilisateurs de filmer sans avoir à sortir son téléphone.
À la manière d'une caméra classique, un voyant de couleur est censé s'allumer pour indiquer que l'appareil est en train de filmer. En réalité, ce point lumineux est facilement camouflable, voire désactivable via certaines manipulations accessibles dans des tutoriels présents sur Internet.
"Il faut davantage de contrôle avant même la mise sur le marché de ces outils. On ne peut pas, sous couvert de nouveautés technologiques, faire en sorte de concevoir des accessoires qui ressemblent presque à l'identique à des lunettes classiques. Il faut que les gens soient en capacité de comprendre que ces lunettes-là, elles servent à filmer", déclare Inès Legendre.
"C'est absolument aux constructeurs, aux personnes qui créent ces outils-là, de les revoir dès leur conception et d'imposer des garde-fous qui soient efficaces et qu'ils n'interviennent pas 'post-usage abusif'", ajoute-t-elle.
Des demandes de contrôle qui se multiplient dans le monde entier, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, qui ont poussé Meta à réagir. Le géant américain a indiqué que cacher la lumière témoin ou la détériorer désactive automatiquement la caméra, selon l'AFP.
Les lunettes testées par la justice
En France, la justice semble donc prendre désormais la question des lunettes connectées au sérieux.
"La section cybercriminalité du parquet de Paris travaille de manière prospective sur cette thématique: elle a testé des lunettes connectées courant septembre, afin d’identifier la commission d’autres infractions pénales en matière de cybercriminalité, par exemple la captation d’une seed d’un wallet de crypto (une suite de 12 à 24 mots générée pour accéder à un coffre-fort de cryptomonnaie NDLR) pour voler les fonds", conclut le parquet de Paris.
*Le prénom a été modifié













