"Je passe les étapes, les unes après les autres": les confidences de Violette Dorange avant sa première Route du Rhum
Violette, comment s’est déroulée votre préparation, et la maîtrise de ce bateau à foil?
Cette saison 2026 est complètement en solitaire avec quatre courses. Ça se termine par la plus importante, la Route du Rhum. C'est un gros challenge à chaque fois qu'on se lance, des conditions toujours différentes, et on a continué de modifier le bateau. Le bateau à foils c'est une manière de naviguer qui est très différente par rapport à mon ancien Imoca qui était à dérive. Là le bateau va vraiment voler au-dessus de l'eau, donc il y a tout l'équilibre à maîtriser, et c'est toujours surprenant quand on voit la vitesse que ces bateaux peuvent prendre. C'est ma deuxième année sur ce bateau-là, donc je commence à le comprendre, à maîtriser un peu mieux les sensations à bord, et j'arrive à savoir s'il faut plutôt ouvrir les voiles, les resserrer, plus les tendre ou pas. Il y a plein de choses que je commence à vraiment bien comprendre.
Avec des vitesses supérieures, comment on gère les conséquences à bord?
Il y a peut-être un peu d'appréhension de temps en temps, de se dire il faut peut-être que je réduise un peu. Ce qui est dur sur ces bateaux c'est que comme ils vont vraiment à des vitesses très élevées, là où ça va être compliqué c'est quand ils vont taper les vagues, et nous on a un bateau qui peut parfois planter un petit peu quand on est au vent arrière dans la vague qui est devant, et donc il y a des moments où il y a des chocs très, très importants. Pour se tenir, une main ne suffit pas, il faut vraiment être avec deux mains, avec un casque, ce sont des moments où on ne peut quasiment plus bouger à bord, on ne peut plus aller sur le pont, c'est impossible, ni même à l'avant du bateau pour aller ranger des voiles. En fait une fois que le bateau est lancé à pleine vitesse, on est un peu comme dans une fusée à s'agripper à tout ce qu'on peut, et parfois c'est même difficile de manger en mer tellement ça bouge et tellement ça tape. Donc c'est tout cet enjeu-là qui peut être un peu compliqué.
Que représente cette Route du Rhum après le Vendée Globe, qui est souvent la deuxième course dont on parle beaucoup dans le domaine de la course au large?
La Route du Rhum, c'est une course mythique. C'est une course où il y a eu plein de belles histoires sur des marins, sur des femmes qui ont gagné, des marins qui ont fait des coups stratégiques jusqu'au dernier moment en arrivant en Guadeloupe. Je suis très heureuse de participer à cette Route du Rhum, surtout que c'est la première fois que je vais faire cette traversée de l'Atlantique. Et c'est une traversée de l'Atlantique qui est assez particulière parce qu'on n'a pas de point de passage vers les Canaries. Là on est libre, donc potentiellement il peut y avoir des routes très Nord où on peut passer proche des Açores, et donc ça veut dire avoir des conditions qui peuvent être potentiellement assez costaudes jusqu'aux Açores, et après on va récupérer plutôt les flux des Alizés. Donc c'est une course qui va être super intéressante, et puis même le départ, on est presque 120 bateaux sur la ligne de départ. On part tous en même temps, et la ligne de départ sera divisée par catégories, les Ultim, les Ocean Fifty, les Imoca, les Class40, les Vintage, donc ça va être vraiment assez impressionnant. Et puis c'est une ambiance, le village de Saint-Malo, le village de la Route du Rhum qui est complètement dingue.
Quelles sont les histoires de marins qui vous ont marqué sur cette course?
J'ai appris les histoires après, bien après, ou même à travers les films, à travers les livres, etc. Florence Arthaud, bien sûr, j'ai aussi l'histoire de Mike Birch, qui arrive au dernier moment dans la brume par le nord. Il n'avait pas de nouvelles des bateaux, et il arrive à gagner au dernier moment, donc il y a des histoires comme ça que j'ai entendues. Après, moi j'essaye, au-delà de l'aspect mythique, de me dire que c'est une très belle course. Je vais profiter en mer, mais aussi de me dire que c'est une course, d'essayer de rationaliser tout ça, et de me dire que c'est une course comme les autres. C'est une traversée qui peut être très difficile sur le début, et après on récupère quelque chose qu'on connaît un peu mieux sur la moitié de la course.
Le départ aura lieu à 13h02 dimanche, comment imaginez-vous ce moment en solitaire? Est-ce un moment de stress chez vous?
À deux minutes du départ on est déjà lancé, on est déjà en route vers la ligne. On est en train de travailler son lancement sur la ligne. Le dernier jour tout est chronométré, ça commence H-4, H-3, on sait exactement ce qu'on a à faire, on a tout un déroulé vraiment à la minute près. Donc le dernier jour généralement, le stress est presque déjà passé, parce que maintenant on est en mode automatique jusqu'au départ. Mais le stress il peut venir surtout les jours avant, où on se dit souvent c'est le début de l'hiver, donc on commence à avoir des conditions un peu costaudes sur le départ. Sur cette course, un des points qu'il faut vraiment travailler, c'est la sortie de la Manche, où on peut se retrouver dans les courants, dans des vagues assez fortes, dans du vent fort, et aussi avec tous les cailloux, tous les pêcheurs qui traversent les cargos. C'est une phase où il faut être ultra concentré, mais c'est toujours très formateur pour le prochain objectif, qui est le Vendée Globe en 2028.
Les observateurs du monde de la voile disent: "Violette a beaucoup communiqué sur son premier Vendée Globe, elle a sans doute changé un peu la façon de communiquer, et on peut s'en inspirer, mais aujourd'hui elle est avec un projet qui est exigeant sportivement, et on sent qu'elle a aussi passé un cap". C’est votre sentiment?
Moi j'ai toujours été un peu dans la performance quand même, ce que je partage sur les réseaux c'est beaucoup de vulgarisation, de montrer l'envers du décor de la course au large. C'est parler de l'avitaillement, de la préparation sportive, de tout ça, là où les gens peuvent un peu se reconnaître, et je ne parle pas forcément du fait que j'ai mis telle ou telle voile dans 30, 35 nœuds. Mais derrière, depuis toujours il y a beaucoup de travail, beaucoup de préparation avec les équipes. Quand j'ai commencé, j'étais en sport études au lycée, et je me donnais à fond sur tous mes entraînements, pour aller aux championnats du monde, et avoir les médailles, donc pour moi je suis dans une progression. Chaque année, je passe des étapes, et cette année l'étape c'était de passer en solitaire sur ce bateau, l'année dernière c'était de découvrir le foiler. Je passe les étapes, les unes après les autres, et ça a toujours été comme ça, quand je suis partie sur mon premier Vendée Globe, l'étape c'était terminer le Tour du Monde, et j'avais eu qu'une seule année de préparation, c'était un gros, gros challenge sportif. Pendant la course, j'étais à fond sur essayer d’aller le plus vite possible avec mon bateau. Mais ce n'est pas forcément ce que je partageais sur les réseaux. Donc il y avait vraiment une différence entre ce que je partage sur les réseaux, et tout ce qu'on met en place avec les équipes derrière. À chaque course on essaie d'être au maximum de ce qu'on peut faire.
C’est toujours plus compliqué pour les femmes de se retrouver à la barre d’un bateau de course? Et est-ce que leur communication est obligatoirement différente?
Je ne sais pas si la communication des femmes doit être différente, en tout cas, j'essaye de m'inspirer de ce qui peut se faire dans les autres sports, de ce qui se fait sur les réseaux sociaux, et de le faire un peu à ma sauce. J'essaye d'être le plus au contact du public, vraiment de répondre à leurs questions, tout ce qu'ils ont envie de savoir sur le milieu de la voile. Moi je ne me pose pas la question: "Comment je dois communiquer en tant que femme?" Ce qui est sûr, c'est qu'il y a toujours un plafond de verre, et il faut arriver à le casser, parce que, dans la course au large particulièrement, c'est un sport où les femmes peuvent matcher et peuvent se battre face aux hommes. Je l'ai vu sur les dernières courses. Il y a l'aspect technique et l'aspect budget qui jouent beaucoup dans nos courses, c'est-à-dire que plus on a un bateau neuf, plus on a un budget pour avoir des voiles neuves, plus le bateau va aller vite, mais il y a aussi la vie du marin, sa stratégie, sa manière de dormir, il y a les manœuvres qu'il va faire, il y a tout qui rentre en compte. Donc c'est vraiment un sport où les femmes peuvent se battre contre les hommes, et presque à l'égal, et donc, je pense que ce plafond de verre, il faut arriver à le briser, parce qu'il n'y a pas de raison qu'il y ait moins de femmes sur les circuits. Cette année, c'est trop chouette, parce qu'il n'y a jamais eu autant de femmes en Imoca, donc ça va dans le bon sens.











