Moins de déforestation mais plus de pétrole: la réélection de Lula au Brésil est-elle une bonne nouvelle pour l'environnement?
Le président Luiz Inácio Lula da Silva, candidat du Parti des travailleurs, après avoir remporté le second tour de l'élection présidentielle à São Paulo, au Brésil, le 25 octobre 2026. - REUTERS/Amanda Perobelli
Difficile de faire meilleure presse à quelques jours d'un scrutin pour un candidat qui s'affiche comme un défenseur de l'environnement. Entre les deux tours de la présidentielle brésilienne, le gouvernement a annoncé que la déforestation sur un an en Amazonie avait atteint son plus bas niveau depuis le début des relevés en 1988.
Quelques jours plus tard, le dimanche 25 octobre, le président sortant de gauche, Luiz Inacio Lula da Silva, remportait un nouveau mandat, déjouant tous les pronostics et récoltant dix millions de voix supplémentaires par rapport au premier tour.
"C'est un soulagement, on passe à côté d'un scénario catastrophique", réagit auprès de BFM Greenpeace France, par la voix de son chargé de campagne Forêts Clément Helary.
Lula a remporté 52% des suffrages face au candidat d'extrême droite Flavio Bolsonaro, fils de l'ancien président Jair Bolsonaro (2019-2022). En matière d'environnement, comme dans d'autres domaines, il avait promis de suivre les pas de son père.
Bolsonaro, "la même politique environnementale que Donald Trump"
"Il prône la même politique environnementale que Donald Trump, c'est-à-dire plus de politique environnementale", résume François-Michel Le Tourneau, directeur de recherche au CNRS et directeur du laboratoire Mondes en transition à l'université de São Paulo.
Le mandat de Jair Bolsonaro avait été marqué par une forte hausse de la déforestation en Amazonie. Pour la première fois depuis 2008, la barre des 10.000km² de déforestation par an avait été franchie. Lors de l'entre-deux-tours, Flavio Bolsonaro a estimé que son père, condamné depuis à 27 ans de prison pour tentative de coup d'État, "s'est battu" contre un "agenda environnemental radical".
Selon lui, les phénomènes climatiques extrêmes, que les scientifiques attribuent au réchauffement causé par les humains, ne sont que "cycliques". Autorisation de la fracturation hydraulique, affaiblissement des institutions chargées de la protection et de la surveillance des écosystèmes brésiliens, facilitation des projets miniers et assouplissement des réglementations étaient notamment au programme du candidat, lui faisant gagner le soutien des grands producteurs agricoles. Une vision de l'avenir qui a grandement inquiété les défenseurs de l'environnement comme les peuples autochtones qui vivent notamment dans la forêt amazonienne.
Faire appliquer la loi existante
Face à cette perspective, Lula et son bilan font figure d'élèves modèles. Comme l'explique François-Michel Le Tourneau, lors de son dernier mandat, le président brésilien n'a pas tant créé de nouvelles mesures que fait appliquer le dispositif environnemental préexistant déjà strict. Par exemple, en Amazonie brésilienne, un propriétaire n'a pas le droit de déforester plus de 20% de la surface de son terrain. À l'inverse, Jair Bolsonaro avait simplement décidé de ne pas le faire respecter, en baissant notamment drastiquement le budget de l'Institut brésilien de l'environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama), l'agence fédérale brésilienne chargée de faire respecter ces lois.
"Ce qui est intéressant dans le bilan de Lula, c'est que la déforestation dans le Cerrado (savane riche en biodiversité située au sud de l'Amazonie, NDLR), le cœur de la machine agricole brésilienne, a également baissé après une hausse en début de mandat", affirme également François-Michel Le Tourneau.
Pour autant, le spécialiste souligne que malgré la hausse de la déforestation sous Jair Bolsonaro, celle-ci n'avait "pas atteint les niveaux d'il y a 20 ou 30 ans". Ainsi, il émet l'hypothèse qu'"une partie de l'économie a tourné la page de la déforestation pour une agriculture intensive plutôt qu'extensive". Et si la déforestation semble également diminuer de manière structurelle, cela ne signifie pas qu'elle s'arrête. À cet égard, Lula entend aller plus loin et vise l'objectif "déforestation zéro" d'ici 2030.
Outre la déforestation elle-même, les défenseurs de l'environnement saluent les mesures de Lula en faveur des peuples autochtones, après un mandat Bolsonaro marqué par les violences à leur égard. Lula a lui relancé la démarcation des terres autochtones, qui identifie, délimite, reconnaît et protège ces territoires. "Ce sont des espaces où les forêts sont mieux protégées, leur reconnaissance est un enjeu humain mais aussi de protection de l'environnement", explique Clément Helary.
Un sujet mineur de la campagne présidentielle
Alors que le Brésil abrite environ 60% de la principale forêt tropicale de la planète, qui joue un rôle crucial dans l'absorption des gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique, le sujet de la protection de l'environnement dans ce pays paraît crucial depuis la France. Pour autant, comme l'indique François-Michel Le Tourneau, il est loin d'avoir été un thème central de la campagne présidentielle qui vient de s'achever.
En outre, pour son quatrième mandat à la tête du Brésil, Lula devra composer avec un Congrès dominé par la droite et l’extrême droite. Dès février 2027, le Parti libéral des Bolsonaro comptera 121 députés sur 513 et 28 sénateurs sur 81, tandis que la fédération du Parti des travailleurs n’aura que 88 députés, ce qui devrait compliquer l'application de la politique environnementale, comme le reste, du président réélu.
Malgré cela, François-Michel Le Tourneau estime que "le scénario est plus ouvert qu'il ne l'était il y a quelques jours". En cause: la fuite du candidat défait Flavio Bolsonaro vers les États-Unis. "Ce n'est pas impossible que des députés du Parti libéral se désolidarisent et quittent le parti", juge le chercheur. "Ce n'est pas une situation facile mais elle ne l'est jamais pour Lula, il a une carte à jouer", analyse-t-il.
L'exploitation pétrolière, un "passeport pour l'avenir"
D'autant plus que si Lula brille à l'étranger en tant que champion de la lutte contre la déforestation, son bilan est "en demi-teinte" sur d'autres sujets environnementaux. Parfois surnommé la ferme du monde, car il figure parmi les tout premiers producteurs et exportateurs de la planète, le Brésil est une gigantesque puissance agricole. "Et sur les impacts sur la pollution de l'eau ou les pesticides, il n'y a pas vraiment de progrès", explique ainsi François-Michel Le Tourneau.
"Lula veut garder ce système agricole fort avec des exportations massives pour avoir une économie forte afin de mieux payer les travailleurs", détaille le spécialiste.
C'est également dans cette optique que Lula soutient l'exploration pétrolière. Il a notamment qualifié de "passeport pour l'avenir" le pétrole récemment découvert au large de l'Amazonie. "Son point de vue est de dire: 'on sait que l'économie va continuer à avoir besoin de pétrole encore un temps donc autant que ce soit notre pétrole à nous'", explique François-Michel Le Tourneau. Une tendance qui est encouragée encore plus par la crise mondiale des hydrocarbures.
"Lula y voit un moyen d'accompagner le pays dans une transition sociale et de sortir le pays de la pauvreté, mais ce n'est pas un développement souhaitable car même si ça produit des richesses, elles sont peu partagées, et les conséquences du changement climatique sont trop importantes", réagit de son côté Clément Helary de Greenpeace France, qui concède néanmoins que Flavio Bolsonaro n'aurait certainement pas fait mieux. Avec plus de 88 % de son électricité issue de sources renouvelables en 2024, le Brésil est également le troisième producteur mondial d’électricité décarbonée.
Le Brésil ne peut rien faire seul
Outre certains paradoxes internes, la réélection de Lula "est une bonne nouvelle" au niveau international, estime Clément Helary. Figure de la COP30 que son pays a organisée l'an dernier au cœur de la forêt amazonienne, le président brésilien va permettre "la poursuite de la dynamique lancée pour les négociations internationales" et montre "la force de la mobilisation populaire et sociale face à l'extrême droite", ajoute Clément Helary.
Comme le martèlent les experts, la transition écologique du Brésil ne dépend pas uniquement de son président ou de son gouvernement, ni même de son Congrès, mais des modes de vie partout à travers le globe. "Si en Europe et aux États-Unis on continue de consommer comme on le fait, en important des denrées agricoles du Brésil, un changement radical là-bas n'est pas possible", explique ainsi François-Michel Le Tourneau. "Il faut se demander si le système économique et agricole actuel est compatible avec la protection de l'environnement".












