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"Un gâchis attendu": après l'annonce de la fermeture de Bioware, des salariés du studio emblématique témoignent, entre dépit et nostalgie, d'un projet unique, complexe, ambitieux et prometteur

BFM Business Sylvain Trinel
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Annoncée mercredi 21 octobre 2026, la fermeture de l'un des plus anciens studios dédiés au genre "jeu de rôle" fait toujours beaucoup parler. Dans un brouhaha généralisé, notamment sur les réseaux sociaux, des salariés, interrogés par BFM Tech, parlent d'un "gâchis". Celui de la fin d'une ère, celui lié au développement du prochain "Mass Effect" qui se poursuivait.

Dans les allées de la Paris Games Week, mercredi 21 octobre, la nouvelle se répand petit à petit pour atteindre les oreilles des développeurs et des quelques visiteurs présents à la soirée d'ouverture du salon du jeu vidéo parisien. Bioware va fermer ses portes.

L'annonce n'est pas seulement un choc, c'est une déflagration. Bioware est plus qu'un studio, un nom intimement lié à l'histoire du jeu vidéo et d'un de ces genres les plus riches. Mais Electronic Arts a tranché. L'éditeur américain, puissant et reconnu grâce à ses franchises et racheté 55 milliards de dollars par un fonds d'investissement saoudien, la société de capital-investissement Silver Lake et le fonds floridien Affinity Partners, dirigé par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, a pris sa décision.

En 2025, la nouvelle du rachat rendait inquiet beaucoup de développeurs en interne. BFM Tech avait recueilli plusieurs témoignages allant dans ce sens. À peine un an plus tard, le couperet tombe. BFM Tech a pu joindre plusieurs salariés du studio qui témoignent tous sous couvert d'anonymat car le processus de fermeture n'est pas encore achevé. Electronic Arts, que nous avons évidemment contacté sur l'ensemble de cette affaire et des points évoqués ci-dessous, n'a pas répondu à nos sollicitations.

Un univers fait par des fans et pour les fans

"Un gâchis attendu", regrette Arthur*, salarié chez Bioware, qui explique son constat. "On avait déjà eu des licenciements par le passé, et il restait peu de monde pour diriger la barque."

Parmi les 400 personnes licenciées à l'occasion d'une réorganisation globale - pour "ouvrir un nouveau chapitre", selon Electronic Arts - une partie travaillait sur Mass Effect 5, nom de code "Universe".

Ce nouvel épisode, annoncé en 2020 aux Game Awards, aurait dû mener les joueurs 600 ans après la fin de la trilogie originale, selon des informations que BFM Tech est en mesure de confirmer. Cette fois-ci pas de Shepard, le héros original, mais un nouvel agent - masculin ou féminin - qui devait faire équipe avec un personnage iconique de la franchise, Liara T'soni.

Dans les coulisses, au sein de l'équipe au travail, on se rend compte que le lancement de ce projet n'est pas pour tout de suite: "Ça n'a pas joué en notre faveur", reconnaît Sandra*, qui travaille chez Bioware depuis une dizaine d'années. "Mais ce qui a été encore plus compliqué, ça a été de convaincre les exécutifs de nos choix de développement et donc d'une sortie lointaine."

Dernier épisode en date, la fameuse vidéo de présentation qui s'est opportunément répandu sur les réseaux sociaux juste après l'annonce de la fermeture de Bioware. Selon nos informations, elle n'avait pas vocation à être rendue public, mais certains de ses éléments devaient être dévoilés à l'occasion du N7 Day (le 7 novembre), jour de célébration de la franchise Mass Effect.

Une annonce surprise de fermeture

"Lorsqu'on nous a annoncé qu'on ne ferait pas partie de la future offre d'Electronic Arts, on a été surpris, car tout se passait bien. On continuait à développer le jeu comme si de rien n'était", ajoute Arthur.

Preuve de cet environnement moins pesant qu'il y a un an, des collaborations entre Mass Effect et d'autres franchises devaient continuer: Battlefield 6, notamment, devait intégrer des skins lors d'un événement spécial. Mais ceux-ci ont été retirés des fichiers du jeu à la dernière minute.

"C'est comme si on voulait effacer complètement Bioware, faire comme si tout ça n'avait jamais existé", s'attriste un artiste qui a participé à la Legendary Collection, et travaillait en freelance sur "Mass Effect Universe".

Loin des développements chaotiques de Mass Effect Andromeda et d'Anthem, Mass Effect "Universe" prenait une route plutôt "tranquille", nous précise une source. Même si quelques incidents sont venus émailler le parcours, témoigne Lindsay*, designer de gameplay: "Il y a eu plusieurs deadlines qui n'ont pas été respectées, mais rien d'alarmant compte tenu du fait qu'on repartait de zéro."

Mass Effect 5
Mass Effect 5 © Electronic Arts

L'aventure ultime qui ne verra jamais le jour

Le prochain Mass Effect devait en effet tourner sous le moteur Unreal Engine, alors que Mass Effect Andromeda fonctionnait avec le Frostbite Engine. Un retour chez Epic Games salutaire, mais qui a nécessité une réadaptation des assets et des équipes. Beaucoup, ont encore en tête la collaboration ratée avec le studio DICE sur Andromeda et Anthem - le moteur n'étant pas fait pour les jeux en monde ouvert et à la troisième personne.

"En vérité, il a fallu tout refaire, et nous nous attendions à pouvoir sortir le projet en fin d'année 2028," précise Sandra*, une date confirmée par plusieurs autres sources du projet. "L'Unreal Engine est suffisamment malléable et justement adapté au genre pour s'autoriser des fonctionnalités nouvelles."

Parmi elles, un système d'univers (d'où le nom, Mass Effect Universe), consistant à mélanger des éléments des précédents jeux choisis par les joueurs pour créer des sauvegardes différentes et s'adapter en conséquence dans le nouvel épisode.

L'idée de proposer "le monde ouvert ultime" est également évoquée à plusieurs reprises par les salariés que nous avons interrogés. À l’instar de certains jeux d'infiltration, ce nouvel Mass Effect aurait dû proposer aux joueurs plusieurs options pour approcher une situation, et pas seulement par le biais des choix de dialogues: "On avait mis de côté les idées d'Andromeda, avec des réponses moins claires (davantage basée sur le sentiment, NDLR), pour aller au-delà de ça, avec des conséquences qui dépendaient de votre approche, qui semblaient moins dirigées," révèle Lindsay.

Créer l'aventure ultime, en quelque sorte.

Un drapeau LGBTQIA+ retiré d'une vidéo interne

Mais tout cela ne verra pas le jour, en tout cas, pas avec Bioware. La disparition du studio, après plus de 30 ans d'existence, vient clore un chapitre pour Electronic Arts, qui ne voit plus que par les licences, mais comme toute l'industrie finalement: "Il est évident qu'en raison de l'augmentation du coût des développements, l'industrie se concentre sur des licences populaires, dans le cas d'EA, il y a EA Sports FC (anciennement FIFA, NDLR), Star Wars et Battlefield", nous soufflait un connaisseur du milieu à la Paris Games Week.

Mass Effect 5
Mass Effect 5 © Electronic Arts

"Je pense que les propositions en vidéo que nous avons pu faire aux nouveaux responsables n'ont pas convaincu", explique Arthur. "D'autant que Bioware est connu pour ses histoires inclusives, ce qui n'a pas aidé à supprimer le scepticisme." Un scepticisme allant jusqu'à la demande de retrait d'un drapeau "ressemblant trop à celui LGBTQIA+" dans une vidéo de présentation pour "ne pas froisser", nous confie-t-on.

Les fans, eux, sont au rendez-vous, et semblent encore y croire. Une pétition pour "sauver" Mass Effect a déjà été signée par plus de 219.000 personnes. Elle a été relayée par le casting vocal américain, mais aussi français. "On voit le soutien, ça nous touche," lâche Lindsay, j'espère que cela fera de l'effet." De l'effet? Un Mass Effect, avec un peu de chance.

*Les prénoms ont été changés.